Renaissance d'un manoir du XVIème siècle

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Poul Hesque : Poull Hesk

Poull Hesk

Poul Hesque, Poull Hesk en graphie bretonne contemporaine, est le nom d’une portion de terre au village de Kersager en Quistinic. En 1780, les frère et sœur Mathurin et Louise le Guyader, ainsi que Joseph Le Clanch sont édificiers [1] dans ce village d’une tenue relevant de la Villeneuve-Quistinic. Parmi les terres de cette tenue, il y a une "terre de labeur" [2] Park Er Poul-Hesque, "champ du Poul-Hesque" et un courtil Couarhec Er Poul-Hesque, "chanvrière du Poul-Hesque". En 1848, dans les matrices cadastrales, on retrouve le courtil Couarhec Poul-Hesque. On retrouve aussi Park Er Poul-Hesque, sous le nom Poul-Hesque. Pour des raisons d’imposition sans doute, Poull-Hesque est scindé en deux parcelles, terre cultivée et landes. Le propriétaire foncier est Kermarec de Traurout, propriétaire de la Villeneuve, l’édificier est une famille Perron et consorts. Les deux terrains touchent au nord le ruisseau de Brandiffrout.

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"poul, vide in foss c’est tout ung"

« Poull, voyez à [3] foss (fosse,) c’est pareil »
dit le Catholicon, dictionnaire breton français latin de Jehan Lagadec en 1499.

Les traductions usuelles de Poull par mare, voire lavoir ne rendent pas compte de l’importante diversité du champ sémantique de ce mot.
A travers les usages et les diverses acceptions de ce mot en breton , il apparaît que Poull implique une notion de creux, une certaine fonction de contenant. De là, le mot poull va pouvoir se traduire, suivant le contexte, par creux, cavité, fosse, bassin, vallon...

En commençant par le corps humain :

  • Poull lagad est l’orbite de l’œil : « la cavité où est l’œil »
  • Poull kil est le creux de la nuque :
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    honneh ’zo ur fulen, nag ur poul-kil men Doue !

    Ces jeunes filles n’ont bien sûr rien à voir avec celles décrites par le poète Yann-Ber Calloc’h

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Kouifeu lakant hemb amareu, elles mettent leur coiffe sans attaches
Hag ou blèu èl ur boui et leurs cheveux comme du crin
E saill ér méz ag er houifeu, jaillissent hors de leurs coiffes
Nag ur poul-kil, men Doui ! et quelle nuque, mon Dieu !

(Bleimor dans Dihunamb - 1923)

  • Poullig, désignant le petit creux du menton ou des joues, est une fossette.
  • Poull galon, le creux du cœur désigne à l’origine plutôt la cage thoracique, mieux peut‑être le creux au niveau du plexus solaire.
    Pierre de Châlon traduit poull ar galon par : la gorge, le sein d’une femme, la poitrine. Cillart de Kerampoul dans son dictionnaire françois breton (1744), à l’article "se débrailler" écrit :

"Er groagué diar er maeseu, péré a ya partout poul er galon goleitt hempquin gued ou iviss, n’enn dintt quett modeste. Obligétt vére de véhécad er vile jalgaudett-hont."
"Les femmes de la campagne, qui vont partout le sein couvert seulement de leur chemise, ne sont pas modestes. On est dans l’obligation de faire confusion à ces vilaines effrontées."

Diverses activités humaines requièrent le creusement et l’usage d’une fosse :

  • Poull hesken : Les scieurs de long creusent parfois une fosse pour le passage de leur scie . Poull-hesquen "fosse de la scie".
  • Poull sec’h : Pour réparer un bateau, on peut le mettre en cale sèche. Poull sec’h "fosse sèche"
  • Poull glaou : Pour faire du charbon de bois, le charbonnier aménage le fourneau, un creux autour duquel il construit sa meule : poull glaou "creux au charbon"
  • poull-ler, "fosse au cuir" : Pour tanner les peaux, le tanneur les fait tremper plusieurs semaines dans des fosses.
  • Poull bez : le fossoyeur, paotr ar poullou-bez, creuse pour le défunt une fosse tombale, poull bez
  • Poull rod : La roue du moulin mue par l’eau tourne dans une sorte de canal, "la fosse de la roue". Notons que poull rod, désigne aussi l’ornière, la trace laissée dans le sol par le passage de la roue de charrette.

De par sa fonction de contenant, le mot poull a une grande relation avec l’eau... L’eau retenue dans un creux naturel ou artificiel est souvent désigné par le mot poull.
La mare se traduit en breton par ar poull. Il est rarement précisé poull dour, mare d’eau... mais comme en français, une grande quantité de liquide en vrac est aussi qualifié de poull

  • poull gwad, "mare de sang".
  • poull fank, "mare de boue", bourbier.
  • poull brein, poull lagen, "mare pourrie", "fosse d’immondices", cloaque.

une mare, en français a une taille relativement limitée... Poull peut s’appliquer à des retenues d’eau beaucoup plus importantes comme dans cet exemple trouvé dans un dictionnaire breton-francais en ligne : (Glosbe)
"E Pondi e voe laket kejiñ kanol Naoned-Brest ha kanol ar Blavezh, get ur poull a voe echuet e 1838."
"A Pontivy, on fit se joindre le canal de Nantes à Brest et le canal du Blavet par un bassin qui fut terminé en 1838".
poull peut même s’appliquer à des lacs :
Poulloù a vro Skoz, les lacs d’Écosse

Si Poull a une grande relation avec l’eau... l’eau a aussi de grandes relations avec la propreté, le nettoyage, l’entretien, le plaisir...
Sans autre précision, en fonction du contexte, poull c’est le lavoir : Mon[e]d d’ar poull c’est aller au lavoir, c’est aller laver son linge. On peut comme en Léon préciser poull da walc’hi "mare à laver" mais aussi poull dilhad "mare aux vêtements", poull kana "mare à blanchir" (cf. français blanchir, blanchisserie....)


En été, quand il fait un peu chaud, que l’on a bien transpiré, il est bien agréable de se plonger dans un peu d’eau fraîche. Ar poull neuial (poull kouronk) est un coin peu ou prou aménagé près d’un ruisseau d’une rivière, d’un étang pour se baigner, patauger, se rafraîchir. A noter que poull-neuial a été choisi pour traduire le contemporain "piscine" et à la piscine, suivant que vous savez ou non nager, vous choisirez entre ar poull bihan ou ar poull bras, le petit ou le grand bassin...

Le rouissage des plantes textiles consiste à faire tremper pendant un certain temps dans l’eau les dites plantes, afin d’en séparer la partie filamenteuse utilisable. Cette pratique se faisait à l’origine dans le courant des ruisseaux et des rivières, mais très vite des voix se sont élevées dénonçant le côté nocif du procédé pour la santé humaine et animale et son impact sur la reproduction des poissons. Le rouissage s’est fait dans des bassins hors des cours d’eau, mais cette solution n’était pas satisfaisante puisque l’eau de vidange des bassins arrivait finalement dans les cours d’eau voisins... L’interdiction de cette pratique fut longue à s’imposer mais peu à peu le rouissage en bassin fut remplacé par le rouissage sur champ. La pratique a disparu, les bassins sont restés ou ont laissé des traces, en toponymie notamment.
Poull eog est un bassin à rouir (Aogan, aogañ, aogiñ, ög : rouir).
Dans un poull lin, c’est le lin que l’on met à rouir. Le bassin à rouir le chanvre est appelé poull kanab ou en vannetais, poull kouarh.
Par exemple,
A Loperec, on trouve prat ar poul canap, "le pré du bassin à chanvre"
à Kergrist-Moëlou, Lannec poul canap, est "le landier du bassin à chanvre"

À Ploemel, on a Tal er poul couarh, "à coté du bassin à chanvre"

Avec ou sans mare, Poull en toponymie note un creux de terrain, un vallon, un val. Kampoull désigne un vallon encaissé... Le mot poull, poul peut être suivi d’un déterminant :

  • Il peut s’agir simplement d’un nom d’homme :
    Poul Auffret à Lescouët-Gouarec
    Parc Poul Rio (Lannion)
    Poul Barh [4] à Quistinic
    Parfois, il y a ambiguité comme dans "Poull er goff". Les textes anciens n’utilisant pas la majuscule comme nous le faisons, on ne peut savoir si "Poull er goff" est la propriété d’un certain Le Goff ou s’il s’agit de la "mare du forgeron"
  • La nature du terrain peut être indiquée derrière poull
    • Poull douar, "creux de terre"
    • Poull pri, "creux d’argile". L’argile était très importante, pour les sols de terre battue, pour l’imperméabilisation des canaux, des puits, des fontaines et bien sûr, entre les mains du potier pour une vaisselle ordinaire, pots, cruches, écuelles etc. En quantité suffisante dans un poull pri, l’argile pouvait être extraite, d’où la traduction de poull pri par "carrière d’argile".
      Poul pri à Kermoroc’h (22)
    • Poull fank. Fank c’est la boue, de la terre gorgée d’eau
    • Poull stank. Dans un poull stank, l’eau est retenue, soit naturellement, soit par une digue, une chaussée, un barrage. La proximité avec le mot français a aussi donné à Stank le sens d’étang. Dans les nom de lieux, stank est souvent orthographié Stanc ou Stang. À noter que Ar Stank, "Le Stanc" est aussi un patronyme.
      Poul Stang à Lennon (29)
      Hent Poul Stang, le chemin du Poull Stank à la Forêt-Fouesnant
      Parc Poul Stang, le champ du Poull Stank à Saint Nicodème (22)
    • Poull Fetan. Poul Fetan (Quistinic (56)), "le val à la fontaine". Une source d’eau claire au flanc d’un vallon doit être protégée par l’édification d’une fontaine "fetan" où l’eau sera puisé pour les divers besoins humains, boisson, cuisine, toilette... Un peu plus bas l’eau de la fontaine est collecté dans un bassin où laver le linge (poull, poull dilhad, "le lavoir"). Un peu plus bas encore mais pas directement sur le ruisseau, une série de bassins destinés à rouir le chanvre (poulloù kouarh).
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      Un dernier bassin plus bas est censé recueillir les eaux de vidange des bassins à rouir (poull skorv ?) et filtrer leur eau. Le petit ruisseau se jette tout en bas dans le Blavet. A Languidic il y a aussi un Poul-fetan. A Camors (56), il y a aussi un poulfetang...

    • Poull Wern. Gwern, ar wern signifie le marais. Là encore, on retrouve l’association du creux et de l’eau qui stagne, mais gwern amène ici une connotation de végétation, de faune et de flore. Le mot gwern a aussi le sens second d’aulne, un arbuste qui aime bien l’humidité. Les graphies toponymiques de gwern et de sa mutation wern sont nombreuses : guern, guerne, huern, huerne, vern, verne... Prononcées à la française, elles reproduisent approximativement, parfois très approximativement le mot breton.
      Poul er huerne à Quistinic (56)
      Polvern à Inzinzac Lochrist (56)
      Poulvern à Languidic (56)

Un nom d’animal peut suivre le mot poull.

  • Des animaux qui, le soir, viennent s’abreuver à un point d’eau, ou qui y trouve refuge et habitat dans une végétation un peu dense.
    • Le Blaireau :
      Broc’h, pl. Broc’hed
      Poull Broc’hed, Poul Brohet "le creux aux blaireaux" à Lescouët-Gouarec (22).
    • Le renard :
      Louarn (ou en vannetais Luhern) [5]
      Poul Louarn, "le creux au renard" à Plourac’h (22)
      Pen ar vern poul louarn "le bout du marais du creux au renard" à Leuhan (29)
    • le cerf :
      Karv, Karo, carff, caroff
      Poul-Harff à Malguénac
    • Heiz est un autre mot pour désigner le cerf. Inusité dans le breton contemporain, le mot n’est connu que par son féminin heizez, "biche"
      Poulheiz à Plounéour-Menez (29)
  • Des oiseaux :
    • Ar Gioc’h "la bécassine".
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      "Habitat : La Bécassine des marais vit et se reproduit dans les zones herbeuses humides, au bord des marais d’eau douce et des étangs, dans les prairies inondées, les champs, et parfois, on peut la trouver près des marais salants." (http://www.oiseaux.net/oiseaux/becassine.des.marais.html).
      Dans les noms de lieu, pour restituer le G dur du breton, on le trouve écrit Guioc’h, Guioched (Gioc’hed) au pluriel :
      À Plouenan (29) on trouve "Poul ar Guioc’h" ; "Poul Guioc’h" à Plestin (22) ; "Poul Guioc’het" à Plounéour-Lanvern (29)

    • An Houad, "canard", au pluriel an Houidi :
      Poull an houidi "la mare aux canards", sous la forme Poul-Nouidy est un lieu dit de Pommerit-Le-Vicomte (22)
  • d’autre animaux encore liés au milieux humides
    • Ran, "grenouille" ou Ranned "grenouilles"
      Poul Ran à Plouvorn (29)
    • des insectes :
      C’huibed, "moucherons"
      Poulhibet à Berné (56), à Mur de Bretagne (22)
  • Pour déterminer le mot poull, on peut aussi avoir des noms de plantes. On remarque alors que ces végétaux sont souvent caractéristiques des zone humides ou des milieux aquatiques
    • Dans Poull Wern déjà étudié, gwern, ar wern peut être l’aulne arbuste des terres humides.
    • Pour une bonne récolte de foin, il faut une terre riche, fraîche et bien exposée, c’est sans doute le cas de Poull Foën, "le val au foin" comme à Cleder (29) ou Kerhors (22), Poulfoën à Plouescat (29).
    • Korz, "roseau", dans Poulcors à Treflez (29) Poulhors à Sarzeau (56)
    • Broen, "jonc", dans Poulbroen à Lanneuffret près de Brest ou à Pleneventer (29) : dans Poulbrouen à Plouider (29). Avec la forme vannetaise brenn, on trouve Poulbren à Plaudren (56) ou à Arzano actuellement en Finistère mais qui faisait partie anciennement du Broërec, donc en pays de Vannes.
    • Elestr, "iris des marais", est présent sous la forme elest dans Poulelest à Plomeur (29) en pays bigouden. On trouve aussi Poul Elestr à Landivisiau (29)
    • haleg, "saule" se trouve dans Poulallec en Crozon, Poulhalec en 1612. On trouve aussi Poulallec en Kerlouan (29). Dans ce cas il semble que sur certaines cartes, il y ait eu une réfection du nom en Poul Halec. En Lanvaudan (56), on trouve
      Prad Poulalec "pré de Poulalec" et Liorh Poulalec, "courtil de Poulalec". A noter que Poulalec, nom de lieu est aussi devenu patronyme.
    • Hesk, "carex, laîche"
      "Carex est un genre de plantes de la famille des Cyperaceae. Ses espèces sont appelées communément en français carex ou laîches ; beaucoup croissent dans les zones humides et lieux humides (landes, mares forestières...), dans les régions froides à tempérées...
      ... Ce sont des plantes à feuilles souvent coupantes, à tiges souvent de section triangulaire.
      Les fleurs sont groupées en épis ; on distingue parfois des épis mâles et des épis femelles, sur la même plante...
      ... Ils sont utilisés au Japon pour confectionner les chapeaux de paysan en forme d’assiette creuse. Une utilisation commune en France est le paillage des assises des sièges. La laîche est aussi utilisée pour maintenir la forme du fromage normand, le livarot (fromage normand)...." (Wikipedia)

      Si le breton possède aussi un mot hesk signifiant tari, désèché, possible assèché pour une mare, le fait que Poull hesk, le Poulhesque au village de Kersager en Quistinic, soit au bord d’un important ruisseau, Le Brandifrout, donne une plus grande probabilité à la compréhension du terme comme "le creux aux carex"

      Bibliographie : Étymologie, noms de lieu, noms de personne, histoire de la langue
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Notes

[1Édificier : fermier d’un domaine congéable, voir usement de Broërec.

[2terre de labeur : terre cultivable, terre cultivée

[3vide in : locution latine signifiant voyez à...

[4Barh, barz, bars, barzh : poète voir la forme française "barde" Le Catholicon le traduit par ménestrier. Le Bars, Le Barz, Le Barh est un nom de famille assez courant en Bretagne.

[5Louarn est aussi un patronyme

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Manoir de la Villeneuve Jacquelot (Association Renaissance Jacquelot)
Directeur de publication : Marie Françoise P