Renaissance d'un manoir du XVIème siècle

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Toul er Guernevé - Toull ar Gernevez

Toul er Guernevé
En 1780, en la paroisse de Quistinic et dépendant du village du Botfeaux, Toul er Guernevé est une "pièce de terre sous pré, cernée de ses fossés à l’entour à l’exception du midi, donnant du levant à terres et bois du château de La Villeneuve, et de toutes autres parts à terres de la dite tenue [du Botfeaux], contenant en fond dix huit cordes". Un petit canton de lande de quatre cordes porte aussi ce nom. 22 cordes représente environ 13 ares.
En 1843, au cadastre napoléonien, cette parcelle nommée Toul Guernehué est donnée pour 46,2 ares de terre labourable. Elle a donc été agrandie au détriment, semble-t-il, d’une petite métairie nommée sur le cadastre "la Chataigneraie" et dont la maison est appelée "La maison de Guillaume"

Ar ger nevez, signifie la ville neuve. Er Guernevé ou Guernehué, quelqu’en soit la graphie vannetaise adoptée, fait donc référence au château et à son domaine. mais que signifie "toul" ?
Notons que le mot existe aussi en gallois sous la forme twll. A travers les différentes utilisations qu’en fait la langue bretonne, il apparait que le mot est en relation avec un enlèvement, un défaut de matière, une rupture dans la structure, une ouverture dans un corps. Un détour par les dictionnaires s’impose...
Du côté du Catholicon de Jehan Lagadec, on trouve :

Toull : trou, pertuys. Le mot pertuis, un peu vieillot voire désuet, signifie trou, ouverture, passage et n’est plus guère utilisé qu’en géographie ou en poésie... Quant à pertuissement, action ou résultat de faire un pertuis, le mot n’est pas mentionné dans les dictionnaires actuels, non plus que son équivalent latin foratio dans le Gaffiot [1] Le Godefroy, "le dictionnaire de l’ancienne langue française et de tous ses dialectes du IXe au XVe siècle" donne en exemple d’utilisation pour pertuissement, foratio les références du Catholicon de Jehan Lagadec !

Le millepertuis, plante herbacée dont les feuilles semblent percées d’un grand nombre de trous est nommé en breton kant-toull c’est à dire "cent-trous"

Toull ou toul : la question ne date pas d’hier ! Dans le même article du Catholicon, à l’entrée Toull, Jehan Lagadec utilise les deux graphies...

La traduction la plus usuelle, la plus courante de toull est trou. Ce substantif peut être utilisé comme adjectif qualificatif ou attribut, il signifie alors troué, percé : ur roched toull, une chemise trouée ; loueroù toull, des bas percés. C’est sous cet emploi qu’on le trouve à Guiclan (29) dans Roc’h-Toul, la roche trouée, à Maël-Pestivien (22) pour le dolmen de Roch Toul. À Larmor-Plage (56), il y a une rue de Men Toull, pierre trouée.

Toull est tant la cavité que son ouverture et correspond alors au français "orifice"
Comme dans la comptine "Piv ’ra unan ?" :

Piv ’ra seizh ? Qui fait sept ?
Toulloù ar penn, kost’ ha kreiz. [2][ les trous de la tête, côté et milieu.

toulloù skouarn, toulloù lagad, toulloù fri, toull koug.
Passons pudiquement sur le pourtant indispensable toull revr en notant la forme donnée par le Catholicon : toul an refr.

En toponymie, le mot toull peut être déterminé par un nom de matériaux, indiquant vraisemblablement un lieu d’extraction :
- maen, mein "pierre, pierres" :
Doulven, hameau de Braspart (29), toulvaen au XVè siècle [3]
Toulmain, village de Allineuc (22)
Ce sens est bien clair dans toulmengleuz, "trou de la carrière" à Concarneau
- pri, "argile" : Toul-pry, Toull ar pry en Tréméven (22) ; Er Toul Pri à Crac’h (56)
- douar, "terre" : Toul Douar près d’Hennebont
- sabl, "sable" : Toul Sable hameau de Trégourez (29)
- kouevr, "cuivre" Toull-Kouevr à Quiberon ; Toul eur Guivr à Crac’h (56)

Toull est aussi utilisé pour le gîte des animaux qui creusent la terre, s’abritent dans des anfractuosités du sol....
- gad (ar c’had) "lièvre" : Toull Ar Had près de Concarneau ; Toul Gat à Crac’h (56)
- lapin,"lapin"
- broc’h, "blaireau" : Toull Broc’h à Pommerit (22). au pluriel broc’hed dans Toulbrohet en Séglien (56)
- Caerell, "belette"
- louarn, "renard" et son correspondant vannetais luhern : Toulluhern en Bignan
- kaerell, "belette"
- logod, "souris" : Toul Logot sur la côte à Plougonvelin (29)
- ran, pluriel ranned, "grenouille"
- Skignan, chignan, "grenouille" : Toul Chignan à Crac’h (56) ; Toul-Chignanette pour Toul-Chignaned où chignaned est le pluriel de chignan en Languidic (56)

On trouve aussi le mot toull associé à des noms d’oiseaux. Il y a ceux qui font leur nid dans divers trous, creux d’un tronc d’arbre, vieux murs, faille d’un rocher, bord de falaise, à même le sol...
- kaouenn, "chouette"
- drask, "grive" : Toul-an-Drasq à Trédez (22)
- inged, "petit chevalier" : toulinguet en Camaret (29)
- pik, ar bik, "pie, la pie" : Toul er Bic à Landaul ’56) ou à Pluvigner (56)

On trouve aussi le mot "toull" associé à des noms d’insectes, de reptiles, de plantes... et même à des animaux mythiques comme dans Toul ar Serpant, l’endroit où Saint Paul-Arélien précipita un dragon dans la mer...

L’usage de ce mot en fait un peu un mot fourre-tout et seul le contexte permet d’en cerner la signification...
Dépréciatif, il peut désigner un lieu peu reluisant, peu intéressant, comme un trou en français dans l’expression " ce bled est un trou ! un trou perdu ! ".
Toull suivi d’un nom de personne peut désigner d’une manière familière sinon péjorative le domicile de cette personne. Mais alors Toul ar Bleiz en Plouvien (29) est-il le gîte du loup, le piège où le loup a été pris ou le domicile du dénommé le Bleis...?
Toull al laër est la cachette du voleur et toull al laëron, le repaire des voleurs comme à Quimper
"Toul ar veleien" à la pointe de Beg-a-grip est "la grotte aux prêtres" censément cachette des réfractaires pendant la Révolution.

D’autres sens importants du mot toull sont ceux qui sont liés à la notion de passage avec le sens dérivé d’entrée... c’est ainsi qu’il faut prendre les nombreux Toull ar c’hoad, passage dans le bois, entrée du bois (toul ar hoat à Plessidy, Chateaulin, Rosnen, Lannion...). Toull ar menez, passage, l’entrée de la montagne (toul er mené, toul miné... toul er mané à Quistinic au Talhouët). On pourrait citer aussi Toul en Hent, l’entrée du chemin (Quistinic), Toull ker, l’entrée du village, Toull er park l’entrée du champ, Toull-karr entrée, passage de charette... Et pour sortir de cette énumération, on rapellera que toull an nor c’est l’entrée de la maison, toull ar c’hastel, l’entrée du château et toull ar rastel, l’entrée à la herse, ar rastel, le râteau mais aussi la herse qui en français ou en breton désigne aussi bien l’instrument aratoire que la forte grille de fer ou de bois qui pouvait être abaissée pour défendre l’accès d’un château fort...

Mais Toul er Guernevé ? C’est tout simplement l’entrée de la Villeneuve-Quistinic. Cet endroit situé près de l’allée cavalière est au voisinage immédiat des murs qui limitaient le domaine immédiat du château (pourpris, préciput) et sur un chemin qui contourne l’étang pour arriver à la porte sud de la cour du manoir....
Au voisinage du lieu Toul er Guernevé se trouve aussi la métairie noble du château, quelques bâtiments en sont encore debout, on la nomme, comme d’usage... Métairie de la Porte.

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Notes

[1Gaffiot, dictionnaire latin français, du nom de son auteur Félix Gaffiot..

[2pour le texte complet de la comptine et sa traduction voir Culture Bretagne

[3Bernard Tanguy, les noms de lieux bretons, studi n° 3 (1975)

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Directeur de publication : Marie Françoise P